30 juillet 2012 20h59 · Le Cinégraphe
C’était dans une salle presque comble qu’était présenté Nameless Gangster : Rules of the Time (2012) dans le cadre du festival Fantasia, samedi soir dernier à Montréal. Troisième long métrage du jeune réalisateur et scénariste sud-coréen Yun Jong-bin (The Unforgiven, 2005 ; Beastie Boys, 2008), cette saga de gangsters digne des meilleurs Scorcese met en vedette Choi Min-sik et Ha Jeong-woo.
Ce dernier s’était fait remarquer en 2008 dans The Chaser, également présenté à Fantasia en 2009, mais les fidèles du festival attendaient sans doute avec plus d’impatience la performance du premier, dont le rôle de Oh Dae-su dans Oldboy (2003) de Park Chan-wook reste inégalé. En 2010, Choi Min-sik jouait également un vilain diabolique et terrifiant dans I Saw the Devil (2010) de Kim Jee-woon (A Tale of Two Sisters, 2003).
Dans Nameless Gangster, il incarne le personnage de Ik-yun, un modeste douanier et père de famille sans histoire dont la vie oscille entre celle de l’ « honnête » citoyen et celle de gangster alors qu’il revend une cargaison d’héroïne interceptée au port de Busan, en 1982. Sa rencontre avec Choi Hyung-bae (Ha Jung-woo), chef d’une bande de gangsters affiliés aux yakuzas, et son penchant irrépressible à la manipulation (en particulier lorsqu’il a pris un verre…) lui font rapidement gravir les échelons du monde interlope.
Il s’impose bientôt comme le bras droit de Choi Hyung-bae en s’attirant les faveurs de politiciens locaux et de juristes corrompus. Grand parleur, il obtient les droits d’opérer un casino et parvient à faire libérer ses confrères de prison à la suite du démantèlement d’un bar clandestin. Son homologue, en charge des « muscles », prend la relève lorsque le bagout du vieux s’avère inefficace. Sachant se faire respecter par la force, ce jeune chef de bande ordonne plusieurs bastonnades d’une extrême violence.
À un autre moment, il brise successivement trois bouteilles de bières sur la tête de son opposant à titre exemplaire : dans ce monde du crime organisé, le respect s’obtient par des démonstrations de force et de cruauté, ce que Choi Hyung-bae a bien compris pour imposer sa stature.
Cette vie de gangster dure près d’une dizaine d’années. En 1990, les autorités coréennes déclarent la guerre au crime organisé et Ik-yun est arrêté. C’est ce que révélait la scène initiale du film, construite en flashback, à travers les questions du procureur chargé de l’interroger.
Ik-yun finit par collaborer avec le juriste, mais il refuse de reconnaître son rôle en tant que gangster. Il parvient à se négocier un emploi de fonctionnaire en échange de la capture de son ancien bras droit, une scène qui marque le triomphe de sa ruse verbale et de l’hypocrisie d’un homme prêt à tout pour gravir les échelons sociaux. Le film s’achève alors que Ik-yun, maintenant retraité, parvient à obtenir un poste de juriste à son fils. Nostalgique de sa vie de « gangster sans nom », il reste obsédé par sa trahison et les réminiscences des menaces que lui lançait Choi Hyung-bae lors de son arrestation.
Ce film dont le sujet s’annonçait grave et sérieux étonne par son humour. Le duo Choi Min-sik et Ha Jeong-woo assure une constante rupture de ton : le premier, maladroit, ignorant des règles du monde des gangsters, mutiplie les bêtises que viennent tempérer la froideur et l’impassibilité du second. À ce remarquable jeu d’acteur, s’ajoute une très belle trame sonore qui nous faire revivre les années 1980 avec une saveur locale.
À en juger par les applaudissements à la fin de la projection, Nameless Gangster a séduit son auditoire montréalais qui a été de nouveau conquis par la performance de Choi Min-sik. Avec ce film, Yun Jong-bin signe une oeuvre à la fois stylisée et engagée qui aurait très bien pu s’intituler Il était une fois en Corée du sud…