Textures de voix

17 novembre 2012 17h45 · Brigitte Manolo

 

Babel Orkestra  tourne en une fois plus de mille langues dans sa bouche en forme de planète. Fruit d’une belle rencontre – de celles fortuites qui tiennent de l’extraordinaire -, cet ovni disciplinaire mène à d’indénombrables autres rencontres: des couleurs culturelles tout autour du monde, de l’univers de la musique avec celui de la marionnette, de l’ancestralité du mythe avec l’hypertechnologie, et du spectateur avec le brouhaha de ses voix intérieures. Une expérience inusitée aux confins de la Satosphère.

 

Parler chacun son tour… du monde

Quinze ans à arpenter le globe prennent forme là. Un compositeur ne se promenant jamais sans son microphone, Jean-Jacques Lemêtre a ainsi archivé des tonnes de voix et de langues (bientôt mortes, à raison de 25 par an en moyenne) à travers la planète. Son idée, lui qui manipule plus de 2800 instruments: un orchestre symphonique de paroles (et non de chant), dont il devient l’obligé maître. Il a enregistré la musicalité de gens, décontextualisée si possible de l’environnement ethnographique, pour en retenir avant tout la note, le timbre. Qu’il a ensuite agencée façon accords-désaccords. Un réel travail d’harmoniques. De ce concerto de quelques 1600 langues jaillissent des piques théâtrales de colère, de joie, d’engouement ou de confidence, une panoplie de sentiments humains que le musicien a provoquée par des dialogues vivants avec ses interlocuteurs, et qui révèle l’universalité de l’émotion à travers la multiplicité des tons et des sons. Comment dès lors accompagner et traduire ce périple linguistique et musical sur scène?

 

L’ombre de sa main… ne me quitte pas

C’est la rencontre avec Marcelle Hudon et son inventivité visuelle autant que plastique qui vient, au terme du recensement et de la composition orchestrale, épouser de façon aussi naturelle qu’imprévue la folie mondiale de Lemêtre. La marionnettiste et artiste multidisciplinaire s’est laissée transporter dans le tourbillon de la partition, construite en neuf motifs calqués sur les râgas indiens (ces cadres mélodiques de la musique orientale classique, du sanskrit signifiant «couleur», «teinte», «passion»). En naissent des tableaux multisensoriels tressés de rêves et d’imaginaire, illustrant tantôt l’amour, la sérénité, la compassion, tantôt la haine, la fierté, le comique, etc. Par un entremêlement de jeux d’ombres et de 3D-réalité, de saupoudrages sur un établis retransmis en kaléidoscope vidéo gigantesque, elle habille la musique de plis de tissus imprimés, de senteurs de rose et de thé, sous lesquels se dérobent de secrètes idylles dans un palais lointain ou la silhouette d’un espion ricanant dans un recoin.

Les images d’Hudon (accompagnée dans la réalisation live par Louis Hudon et Denys Lefebvre) valent leur pesant de mots sans en nommer aucun, respectant ces voix sans visage aux histoires et origines uniques, inspirant une infinité de contes et de légendes possibles autour d’elles. La créatrice expose sa démarche, particulière au projet, en quelques défis passionnants: rendre le gigantisme de l’humain-fourmi par le minuscule démesurément projeté; faire du dôme un globe, réel patchwork multicolore de cultures et de couleurs; susciter un perpétuel va-et-vient entre le son, le visuel et l’émotion; envelopper le spectateur dans la texture des voix et par-là l’inciter à sonder le labyrinthe de ses propres résonances intérieures.

 

Une rencontre… en cache mille autres

De cette rencontre artistique, que les deux cocréateurs de Babel Orkestra qualifient d’«accord parfait entre deux personnes», jaillit une cascade d’autres rencontres prolifiques. La pièce se situe non seulement au croisement des disciplines, elle se veut un carrefour des sens pour la perception du public, un échangeur géant d’expériences et d’échos personnels. Depuis la surface plane de la table jusqu’au sommet du dôme et l’exploration de tout son espace interne, les manipulations plastiques et vidéo voyagent dans toutes les dimensions à l’image même du son. Le transport suscité est aussi ce pont tracé l’ancestral – les matériaux, la marionnettes et les jeux d’ombres, le mythe de Babel, la parole et le patrimoine des langues – et  le moderne – dôme haute technologie, architecture vidéographique, musique actuelle.

 

Ta gueule… d’atmosphère

Comme le décrivent les instigateurs du projet, l’espace de la Satosphère (dont ils ont généreusement joui lors d’une résidence de recherche et création in situ) est absolument happant. Une réelle caverne de Platon où se dessine le théâtre d’ombres d’un extérieur fantastique, et dont les parois renvoient l’écho du concert cacophonique de ses milliards d’habitants. À la métaphore orchestrée par Jean-Jacques Lemêtre d’un monument de notes discordantes qui s’érige vers une harmonie quasi divine – rêve babélien d’unisson universel – Marcelle Hudon ajoute une pirouette / parabole symbolique qu’elle dirige aux hommes-dieux, ces mains géantes de marionnettiste manipulant les ficelles du monde terrien depuis le toit de sa coupole. Et comme le souhaitaient les deux complices de cette aventure géographique, on se retrouve une âme aventuresque d’enfant qui s’invente grand explorateur de l’imaginaire, creusant la terre en archéologue anthropologue, tirant des plans sur la comète en astrologue cosmonaute, fouillant l’être en généalogiste des souvenirs résonants. L’oreille pleine de sonorités dépaysantes ou familières, le nez chatouillé par les plumes ou la fleur d’oranger, les yeux écarquillés sur un univers à la fois technologique et minutieux. Tout comme on se repasserait en mémoire les albums photos virtuels de toutes nos rencontres pour trouver le visage collant à cette voix si intime qui nous rappelait en songe…

 

Expérience vertigineuse et inqualifiable au centre du nombril, vingt mille lieues sous ses mers ou vue du ciel. Qui pourrait bien parler à une audience plurielle: musicologue, couturière, linguiste, bio-expert, ethnologue, plasticien, ébéniste, électroacousticien? ou quel autre indigène de nos paysages urbains en manque de lévitation sensorielle…

 

Babel Orkestra est abritée par la SAT jusqu’au 23 novembre, finale où le public est chaleureusement convié à un midi-conférence pour en visiter les dédales de création.

 

 

 

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