Les mots pour le dire

5 mai 2012 23h24 · Bernard Wheeley

À propos l'article Voir Au pays de la femme

voilà ce qu’a su trouver Evelyne de la Chenelière, auteur de la pièce «Une vie pour deux- La chair et autres fragments de l’amour», présentée à l’Espace Go, pour adapter au théâtre le roman «Une vie pour deux » de Marie Cardinal, romancière et intellectuelle maniant les mots avec la dextérité d’un orfèvre. D’ailleurs, ses descriptions des lieux sont de vrais bijoux. Celle-ci est une femme forte, affirmée, articulée, autonome, féministe. Elle est aussi la femme de Jean-Pierre Ronfard, homme libre, libertin, autonome, confiant et sûr de lui.

Ce roman autobiographique de Cardinal met en scène Simone (Violette Chauveau) et Jean (Jean-François Casabonne) qui se permettent une vacance de sept semaines en Irlande, plus précisément à Corvagh. Simone avait imaginé que ce serait là, «que notre couple prendrait la forme parfaite, belle, ronde, que nous cherchions depuis tant d’années» (p13). Jean avait accepté ces vacances pour se reposer, bouffer, prendre un verre et profiter de la vie quoi. Le 1er matin après leur arrivée, elle propose à Jean d’aller « se balader pendant que je range les affaires» (p.35). Or, celui-ci fera la découverte d’un cadavre rejeté sur la plage. Un corps recouvert d’algues, un corps aux longs cheveux noirs et aux mains fines. Jean en est bouleversé. Ce corps trouvé par accident se révèlera plus tard être celui de Mary (Evelyne de la Chenelière), irlandaise catholique. L’image de cette femme dont Jean ne veut pas parler à Simone devient une rivale pour celle-ci. Elle en est jalouse, jalouse du regard que Jean a posé sur elle. Simone dira : «Où est le bonheur tant qu’il y aura toutes ces femmes partout….Et moi tellement banale» (p59). Mary prendra toute la place entre les deux. Simone tentera de lui inventer une existence, la ramenant ainsi quasiment à la vie. Jean ira à la cueillette de renseignements sur la vie de cette Mary MacLaughlin. Elle deviendra leur obsession mutuelle. Fini pour Simone le moment privilégié pour ressouder le couple. Aussitôt qu’il voit une femme, il s’éloigne d’elle, dira-t-elle. Elle lui en veut et pourtant elle l’aime tellement, elle en est tellement dépendante qu’elle ne pourrait souffrir de vivre sans lui.

La grande force de cette pièce réside dans l’impudeur du texte et dans le jeu exceptionnel des comédiens. Simone s’humilie, se dévoile si fragile qu’on peine à croire qu’elle est une romancière de renommée internationale. L’indifférence de Jean peut la briser à tout jamais.La nonchalance, l’insouciance avec lesquelles Jean vit sa vie la déstabilise, la déséquilibre. La magnifique et très talentueuse Violette Chauveau personnifie à la perfection l’intelligence, la lucidité, la fragilité et l’impuissance de Simone. Un personnage qu’elle a investi de tout son être. Jean-François Casabonne est hallucinant de ressemblance avec Jean-Pierre Ronfard. Postures, démarche, désinvolture, tout y est. Une solide performance de Casabonne toujours égal à lui-même. Evelyne de la Chenelière est une noyée bien vivante dans leur imaginaire et sur scène également. Son corps contorsionné devient sculptures d’albâtre. Sa Mary hante la scène par ses paroles et son corps statufié rappelle sa mort. La mise en scène dépouillée d’Alice Ronfard, laisse toute la place au texte, à la vie de ses parents vue à travers les yeux de sa mère.

L’auteure, Evelyne de la Chenelière, a eu l’intelligence de déborder l’adaptation du roman tel quel en ouvrant son adaptation à la vie réelle de Marie Cardinal. Cette brillante romancière sera frappée par une terrible maladie : l’aphasie. La scène finale où Simone n’arrive plus à dire que par des mots hachurés, tronqués, criés, le poing serré, toute sa douleur déchire littéralement le cœur. Une telle souffrance est indicible. Une telle volonté de nommer, de dire, laisse sans voix, parce que Simone n’a plus les mots pour le dire.

Les citations proviennent du roman « Une vie pour deux » de Marie Cardinal.

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