14 janvier 2012 15h02 · Bernard Wheeley
À propos l'article Voir Le Grand Cahier: une tournée à travers la province
pour apparaître dans «Le Grand Cahier», la composition doit être vraie. «Les mots définissant les sentiments sont très vagues, il vaut mieux éviter leur emploi». Voilà l’essentiel de ce journal qui, contrairement à celui d’Anne Frank, ne contient aucun sentiment. La lecture de ce «Grand Cahier» (fin des années 80) m’avait laissé sous le choc et avait suscité chez moi beaucoup de questions. La pièce présentée par le Groupe Bec-de-Lièvre, fidèle à l’esprit et aux mots d’Agota Kristof, décédée en juillet 2011, m’a fait replonger dans les mêmes questionnements
D’entrée de jeu, on a su installer un climat d’oppression chez le spectateur qui sent bien qu’il n’aura aucun contrôle sur les événements qu’on lui présentera. Donc un début étouffant. En guise d’introduction, les jumeaux Lukas et Klaus, des êtres fusionnels, présentent l’état des lieux. Une carte-maquette sur le mur du fond sert à faire le tour du propriétaire, en fait du locataire, puisqu’il s’agit de la maison de grand-mère. Sur scène, côté cour et côté jardin, plusieurs accessoires hétéroclites serviront à représenter la grand-mère, M. le curé, Bec-de-lièvre et à évoquer plusieurs lieux : champs, ville, librairie, etc.
Les jumeaux font des exercices d’endurcissement du corps -jeu très physique pour les comédiens-, des exercices d’endurcissement de l’esprit particulièrement difficiles. Ils intimident le propriétaire de la «Librairie Papeterie» pour obtenir sans payer papier, cahier et crayons. Bec-de-lièvre, la voisine, leur fera découvrir une sexualité fonctionnelle dénuée de tous sentiments. Elle se sert d’eux comme des objets pour sa propre gratification. Lukas et Klaus continuent leur apprentissage de survie en faisant des exercices de cruauté, d’immobilité. Ils découvrent les vertus du chantage auprès de M. le curé. Les jumeaux font également l’expérience de la baise à trois, le troisième partenaire pouvant être une femme (la servante du curé) ou un homme (l’officier).
Renaud Lacelle-Bourdon et Olivier Morin réussissent à rendre les deux frères interchangeables, chacun étant aussi froid, distant et amoral que l’autre, ne laissant transparaître aucune émotion. C’est d’ailleurs ce climat d’amoralité qui rend la pièce si dérangeante. Les deux comédiens livrent une performance sans faille. Olivier Morin, Klaus, jouent aussi impeccablement la grand-mère, le libraire, la voisine, la servante du Curé, personnages tous aussi crédibles les uns que les autres. En somme, Olivier Morin, jeune comédien qu’on a vu dans «Du Vent entre les dents», «Gertrude, le cri», «Élizabeth, roi d’Angleterre» et plus récemment dans « Il Campiello » est égal à lui même, c’est-à-dire constant dans le niveau de ses performances.
Renaud Lacelle-Boudon, qui a joué entre autres dans «Fête Sauvage», «Suprême Deluxe », «Autobahn», livre un Lukas, copie conforme de Klaus, en plus de revêtir la peau de la mère, Bec-de-lièvre, le curé, l’officier, le docteur et le père. Il s’agit ici, à mon avis, d’une performance remarquable en carrière.
Il faut féliciter Catherine Vidal, metteure en scène, d’avoir réuni ces deux comédiens, d’avoir élagué le texte original pour n’en conserver que la quintessence. Malgré la disparition de chapitres entiers, la trame de l’histoire est limpide. Sa scénographie épurée est d’une efficacité désarmante. «Morale» ou «Amorale» ? Cette pièce est excellente. Public au cœur tendre s’abstenir..