21 avril 2009 13h56 · Andrée Proulx
À propos l'article Voir Bruit des os qui craquent (Le)
Suzanne Lebeau est reconnue internationalement comme l’un des chefs de file de la dramaturgie pour jeunes publics et compte parmi les auteurs québécois les plus joués à travers le monde. Le bruit des os qui craquent a obtenu le prix des journées des auteurs de théâtre de Lyon (2007) en plus d’être récipiendaire de la distinction de la Comédie-Française au terme des journées de lectures d’auteurs contemporains en 2008. Il s’agit de la première présence de Suzanne Lebeau au Théâtre d’Aujourd’hui, un honneur que revendique avec raison Marie-Thérèse Fortin, sa directrice artistique. Ici la parole n’est sans doute pas anecdotique. Mais pourquoi crée-t-elle un malaise ? Comme un scalpel, qui ouvre la conscience. Nous sommes pourtant habitués à l’expression de la violence au théâtre, depuis les classiques grecs jusqu’au théâtre trash contemporain. Je me demandais comment serait accueillie l’insoutenable réalité de cette pièce. J’ai constaté que c’est avec respect que le public, lors de la représentation à laquelle j’ai assisté, a reçu ce vibrant plaidoyer en faveur de l’enfance volée et bafouée. En 2006, j’avais assisté à la lecture publique de la pièce de Suzanne Lebeau, Le bruit des os qui craquent, dans le cadre de la Semaine de la dramaturgie organisée par le Centre des auteurs dramatiques du Québec. À l’époque, j’en étais sortie bouleversée, avec une pensée en tête : ce texte devrait être monté et présenté non seulement au théâtre, mais dans les écoles. Il est anormal que des enfants poursuivent leur existence ouatée sans connaître le sort douloureux réservé à des centaines de milliers de leurs semblables. Dans un contexte de guerre civile, des centaines de milliers de jeunes de 8 à 15 ans sont kidnappés, drogués, brutalisés, affamés, violés et soumis à tuer, ou à l’être eux-mêmes s’ils ne s’exécutent pas assez rapidement. Des enfants soldats. Une fille sur cinq; un garçon sur trois. Si les chiffres de cette violence sont effarants, l’impunité des criminels qui la commettent est encore plus inconcevable. De la barbarie à l’état pur commise autant par l’armée que par des rebelles dans 47 pays. Avec la complaisance de nombreux pays industrialisés qui transigent avec ces régimes délinquants. Comment expliquer le silence étourdissant de la communauté internationale, donc de nous, envers cette réalité scandaleuse et connue d’enfants recrutés de force pour tenir une kalachnikov dans leurs mains ? Lorsque je pris connaissance que cette pièce déchirante était montée au Théâtre d’Aujourd’hui, malgré mes bonnes intentions, j’ai eu quelques hésitations à y inviter mon petit-fils de 15 ans. On veut toujours épargner les siens. Un réflexe parfois réducteur qui empêche un adolescent de grandir. J’ai donc accompagné Félix dimanche dernier après l’avoir bien informé de la gravité du sujet et de la cruauté du propos. C’est là, cependant que le talent de Suzanne Lebeau sait faire montre de souplesse pour traduire cette impitoyable réalité. En faisant alterner l’action dramatique et les moments de récits tragiques, cette distance installée permet d’amortir l’insoutenable sans tomber dans le pathos ni l’anecdotique. L’auteur divise l’action en deux temps : la comparution au présent de l’infirmière devant une commission d’enquête, représentée par le public, auquel elle lit des extraits du journal d’Elikia qui devait comparaître «pour qu’on sache», mais qui est décédée quelques jours plus tôt du sida à l’âge de 15 ans. Le témoignage de l’infirmière est entrecoupé de scènes du passé alors que la jeune fille, alors âgée de 13 ans, tente de fuir à travers la forêt le camp des rebelles, avec le jeune Joseph âgé de 8 ans. Cette fragmentation de l’action a toutefois posé un léger problème de compréhension à mon petit-fils, mais ne l’a pas empêché de saisir le réalisme de la situation. Je dois aussi dire qu’à mon grand étonnement, la majorité du public était formé d’adultes. La mise en scène évoque de façon poétique la forêt et ses pièges. Plongés dans un jeu d’ombres et de reflets, dans la quasi- obscurité, deux jeunes interprètes campent solidement leur personnage derrière un voile inquiétant. La tension est palpable. Ils avancent dans la peur, la faim et le manque de sommeil vers le village où les recueillera l’infirmière. Celle-ci, impuissante à toucher les membres de la commission, quitte la scène en laissant le spectateur désarmé. Oscillant entre tristesse et colère. Toutefois, les applaudissements nourris démontrent éloquemment que l’assistance n’a pas été insensible à l’événement. Ceux de mon petit-fils m’ont rassurée sur le bien-fondé de ma démarche pédagogique. C’est par le biais d’Amnistie Internationale qu’arrive une lueur d’espoir. J’ai été particulièrement sensible à l’implication d’AI dans le hall d’entrée. Et à la mobilisation du public invité à signer l’appel au Secrétaire des Nations Unies dont voici le texte : L’impunité nourrit la violence. Les recruteurs d’enfants soldats doivent faire face à la justice. Les outils juridiques existent, entre autres la Cour pénale internationale et les sanctions du Conseil de sécurité. La résolution 1612 du Conseil de sécurité permet d’imposer des mesures ciblées comme des embargos sur les armes à l’encontre de parties qui violeraient le droit international relatif aux droits de l’enfant. Il faut urgemment arrêter les criminels présumés et les amener en cour. Les forces de paix des Nations Unies dans les pays concernés et les États Membres doivent être plus actifs pour mettre fin à l’impunité.