14 mars 2009 12h15 · Andrée Proulx
J’ai été particulièrement interpelée par le documentaire The Sugar Babies de Amy Serrano des USA. Tourné durant 18 mois, souvent en caméra cachée, ce film courageux présenté en ouverture du Festival des films sur les droits de la personne de Montréal s’est mérité plusieurs prix dans différents festivals. Il fut toutefois interdit de projection dans le sud de la Floride par les barons de l’industrie du sucre qui y sont installés. Aussi la cible de tentatives de sabotage lors de sa projection à Paris. J’avais vaguement entendu parler de ces Haïtiens travaillant dans les plantations de canes à sucre en République Dominicaine. Ayant moi-même fréquenté les «beautiful resorts» du bord de mer, cet aspect de la condition des travailleurs me paraissait ni plus ni moins scandaleux que le traitement des travailleurs dans la plupart des pays d’Amérique Centrale et des Caraïbes. Mais, néanmoins toujours honteux, dans un pays démocratique, même en tenant compte que la transition vers la démocratie de cette république est récente et fut précédée du long règne du despote Rafael Trujillo, responsable du massacre de 15,000 Haïtiens. Je ne mesurais pas l’ampleur de l’esclavagisme dans ce paradis du tourisme dont les retombées économiques sont la plus importante source de revenus du pays avec la cane à sucre. Prospérité de l’esclavage contemporain. De façon systémique, avec la connivence des autorités gouvernementales de l’immigration, plus de 1000 Haïtiens sans ressources traversent par jour la frontière à l’est de l’Île d’Espanola. Il faudrait dire chaque nuit, car ce commerce exercé par des passeurs est clandestin. Une fois rendus, les «visiteurs en quête de travail», ainsi désignés, sont parqués dans des baraques et exploités par les propriétaires de plantations. Parfois à vie lorsqu’ils ne sont pas rapatriés sans paie et séparés de leur famille. Sous-payés (à peine 2 pesos pour une tonne de cane à sucre récoltée) et sous-alimentés, ils vivent dans la misère. Obligés de payer leur lit à crédit et leur équipement, ils sont à jamais les débiteurs des richissimes propriétaires de plantations. Ce que le film souligne de façon percutante c’est l’impossibilité pour les enfants nés en République d’obtenir le droit de citoyenneté pourtant inscrit dans la Constitution du pays. Sans certificat de naissance, ils deviennent des citoyens invisibles privés d’instruction et d’avenir. Eux-mêmes, à leur tour, enfermés dans la spirale du travail forcé. La République Dominicaine a pourtant ratifié en 1991 la Convention interdisant le travail des enfants. La collusion entre riches et puissants propriétaires terriens et l’élite politique n’est pas un phénomène nouveau mais la complicité des USA fait sursauter lorsque le documentaire nous révèle que le Président Clinton a passé une entente pour le renouvellement de leurs subventions aux exploitants d’esclaves des plantations de canes à sucre en dépit de la volonté d’Al Gore, alors candidat à la vice-présidence, d’y mettre de l’ordre. Des missionnaires européens expulsés du pays, des juristes et des militants des droits de la personne aux États-Unis ont entamé des procédures pour que soit reconnue à ces «Sugar Babies», nés sur le territoire de la République Dominicaine, le droit de citoyenneté inscrit dans la Constitution, qui leur est refusé par le gouvernement sous le seul prétexte qu’ils sont nés de parents Haïtiens. Au Québec le Comité québécois pour la reconnaissance des droits des travailleurs haïtiens en République Dominicaine s’est donné pour mandat de briser leurs chaînes. Comme pour la campagne sur le café équitable, souhaitons que la lutte pour l’obtention de droits fondamentaux des travailleurs haïtiens en République Dominicaine mette en évidence le «prix moral» de notre consommation de sucre.