Y a-t-il équivalence ?

15 janvier 2009 17h34 · Andrée Proulx

À propos l'article Voir Pur chaos du désir

J’ai beaucoup hésité avant d’écrire ce texte à cause du féminisme bashing.  Je pratique une réflexion soutenue sur le thème de la condition des femmes depuis le début des années 80, alors que j’ai pris conscience de la discrimination faite envers les femmes. D’inégalités, non pas liées à leur nature même, mais bien discriminante à cause d’une distinction défavorable à leur endroit.   

 

Si j’étais un homme, je serais bien sûr outré d’entendre que tous les hommes sont des meurtriers.  Mais en tant que femme et féministe, je suis tout autant choquée lorsque j’entends des hommes dans la mouvance des regroupements masculinistes prétendre que les féministes sont responsables du suicide des jeunes, du décrochage scolaire des garçons, de la perte de «virilité» des hommes, de l’éclatement des familles et tout autre forme de procès arbitraire sur la faute des féministes concernant nos  problèmes  de société.  Comme si chaque fois qu’un droit était accordé à une femme, c’était un droit enlevé aux hommes.  

Gilbert Turp, l’auteur de la pièce Pur chaos du désir, sur la réflexion que lui a inspiré la fusillade de Polytechnique,  déclare «que les femmes ont réalisé un questionnement fondamental en parlant du malaise identitaire, sexuel et amoureux et qu’elles ont fait un ménage public tandis que les hommes, eux, ont, à quelques exceptions près, mis le couvercle et se sont tus.»  C’est juste. Mais n’est-ce pas normal que les  femmes aient réagi à ce massacre ?  Ce sont contre elles que les coups de feu de Marc Lépine étaient dirigés.    Peu importe ses motifs personnels.  Il y a des choix individuels à faire face à des problématiques sociales.

   

Certains hommes ont cependant repris la parole publique depuis. Avec éclat.  Et ils se sont malheureusement encore une fois braqués.  Ces  masculinistes  tentent de démontrer qu’il existe une violence féminine systémique à l’égard des hommes comparable à la violence masculine systémique à l’égard des femmes.  Un sophisme  que la réalité dément.  Une absurdité qui tend à ridiculiser le féminisme et à le réduire à une pensée hystérique et frustrée.  Et qui y parvient.

  S’il est vrai que  la violence n’a pas de sexe, il ne faut pas occulter le fait que la femme est encore aujourd’hui celle qui, dans nos sociétés, subit toujours le plus de préjudice et de discrimination liées à son sexe.  De haine même. Dans les  pays où le viol est une arme de guerre, où des femmes sont lapidées pour adultère ou pour être victimes de viol. En passant par les inégalités salariales, la violence psychologie, économique ou sexuelle, la gamme est étendue.    La violence faite aux femmes est toujours vivante.  Au Québec seulement, selon le Collectif masculin contre le sexisme en date de 2007 et noms à l’appui, dresse ce bilan  : En tout, 665 femmes tuées depuis le 6 décembre 1989 au Québec, le plus souvent par un partenaire sexuel actuel ou récent, par un client ou un souteneur, par un fils ou par un violeur, par des cambrioleurs ou par un antiféministe armé ; 185 jeunes et enfants tué-es le plus souvent par un père, un beau-père ou un prédateur sexuel. Et encore ne s’agit-il que des victimes dont le corps a été retrouvé et le nom publié… Nous parlons de crimes commis par des hommes en tant qu’hommes parce que le moteur de la presque totalité de ces gestes est une virilité pétrie de volonté de pouvoir et de contrôle, où le meurtre est un geste souvent délibéré et annoncé, toujours terroriste et propriétaire, encore protégé par une culture et un appareil judiciaires profondément sexistes.Ce massacre sexiste continuera tant que nous n’aurons pas mis fin ensemble aux privilèges masculins que cette violence délibérée sert à préserver, en tenant en respect toutes les femmes.  http://sisyphe.org/spip.php?article2682 

Statistique Canada (2004), dans sa plus récente étude « La violence familiale au Canada : un profil statistique », note que les femmes représentent encore 85% des victimes dans les situations de violence conjugale avec une forte représentation de celles âgées de 25 et 34 ans. 62% des victimes ont été agressées par leur conjoint. Peut-on parler de «violence équivalente» ?  Contrairement à ce que prétend  Roch Côté dans son Manifeste d’un salaud  qui qualifiait en 1990 les statistiques  à cet effet de  «manipulation de preuves», ce tableau est-il exagéré ou n’est-ce pas plutôt la confirmation d’un mysoginisme violent ?  

 

 

La fusillade de Polytechnique, comme l’affirme Gilbert Turp, était bel et bien un geste politique d’une résonnance assourdissante, la manifestation d’une haine contre les femmes.  Autant il est faux de prétendre que les hommes sont tous des violeurs et des assassins en puissance, autant il est vrai d’affirmer que TOUTES les femmes, elles,  peuvent être à la merci de la violence sexiste.    

 

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    Martin Dufresne 19 janvier 2009 · 01h32

    Bravo pour un texte courageux. Parce que non seulement le féminisme-bashing est omniprésent, mais malheur à qui ose le dire et s’en indigner…
    Si au moins « les hommes s’étaient tus » comme dit Turp… Mais pour qui se souvient du lendemain du 6 décembre 1989, les hommes de pouvoir étaient sur toutes les tribunes pour récupérer le sens du geste de l’assassin, allant jusqu’à le justifier dans certains cas. Tous en tout cas blâmaient le féminisme. (Lire à ce sujet l’ouvrage collectif « Polytechnique, 6 décembre », de Louise Malette et Marie Chalouh, Éditions du remue-ménage, Mtl, 1990)

    En effet, la montée du masculinisme (antiféminisme) n’a pas suivi la tuerie de Polytechnique, elle l’a précédé. Les artisans de la revue Hom-Info plastronnaient déjà sur le thème de l’homme victime du féminisme et des femmes au début des années 1980. Lorsque la Loi fédérale sur le divorce a été révisée en 1985, les tenants de cette idéologie ont défilé en nombre devant le Ministère de la justice pour se plaindre amèrement des pensions alimentaires et réclamer tous les droits sur l’avenir de leur ex-famille.
    Et quand il a ouvert le feu sur les femmes de Polytechnique – 13 étudiantes et une employée du Service des admissions, parce qu’il ne tolérait pas que des femmes y soient admises et pas lui – Marc Lépine lui-même portait dans sa poche un manifeste masculiniste, clairement inspiré de la lecture de pamphlets comme ceux que les antiféministes multiplient sur leurs sites Web. On peut lire ce texte et en juger au http://sisyphe.org/spip.php?article2696
    C’est la preuve, s’il en faut une, des effets dévastateurs du mensonge systématique qui présente encore aujourd’hui les femmes comme privilégiées et les hommes comme leurs victimes dans notre société. Une politique intéressée.

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    Philippe Marleau 19 janvier 2009 · 07h39

    En acceptant de vous interroger sur les fondements du féminisme auquel vous adhérez vous avez finalement croqué le fruit de la connaissance du bien et du mal. Je vous souhaite la bienvenue dans l’univers qui existe à l’extérieur du Paradis du dogme. Cette fois-ci votre affirmation est à l’effet que les femmes (bonnes et vertueuses victimes) appartiennent à une catégorie spéciale ce qui justifie qu’on leur accorde des privilèges qui sont refusés aux hommes (mauvais et vicieux agresseurs). C’est une affirmation qui est tout à fait recevable dans les circonstances.

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    Jean-Serge Baribeau 20 janvier 2009 · 11h41

    Les hommes n’ont pas à se taire. Ce qu’on attend d’eux, c’est qu’ils soient autre chose que des «boys» débiloïdes ou des Elvis Gratton.

    Moi, en tout cas, seule la mort me forcera à «me taire»!

    JSB, sociologue

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    Jean Archambault 8 février 2009 · 13h31

    Chère madame Proulx

    J’ai hésité, moi aussi, très longtemps avant d’apporter mon point de vue sur la violence familiale et ses solutions à privilégier. En tant que travailleur social de la DPJ pendant plus de trente ans, j’ai été confronté quotidiennement avec cette violence inacceptable. Pour ma part, cette plongée dans les classes sociales les plus marginalisées m’a permis de considérer cette question avec beaucoup d’attention.

    Je reconnais que la prédominance de la violence physique des hommes sur des femmes est un fait incontestable. Je reconnais aussi que les enfants sont maltraités autant par les femmes que les hommes. La monoparentalité féminine prédominante dans ces familles expliquerait sûrement ce fait.

    Dans ma pratique quotidienne, j’ai toujours considéré chaque situation comme un cas d’espèce; ce qui demandait beaucoup d’attention, de prudence et de créativité. Avec la mise en place des protocoles d’intervention policière et judiciaire, mon travail de travailleur social était mis de côté. L’appareil policier et judicaire ne se posaient pas toutes les questions et son rythme de travail ne suivait aucunement la vie des familles. Clore une situation familiale après un an de démarches policières et judiciaires (enquête, tribunal, jugement, etc) ne répond jamais aux tensions infra-familiaux qu’elles créent. L’enfant vit au présent. Sa compréhension du temps se vit sur une durée brève alors que le système judiciaire se meut dans une durée longue.

    De bonne foi, les groupes féministes ont demandé à l’État cette judiciarisation et la criminalisation de toutes les formes de violence. En mettant en place des protocoles d’intervention dans lesquels prévale d’abord l’intervention policière, tout le social s’ est déculpabilisé, mais, entre contrepartie, s’est mis à la remorque d’un système essentiellement répressif et bureaucratique, Chaque dénonciation met en mouvement un système dont l’approche nie les particularités des situations. Tout le monde passe par la même voie. Le système policier et judiciaire fonctionnent de façon autonome. Sa logique est claire et unique: la recherche d’un coupable que l’on pourra amener devant les tribunaux. Combien de femmes ont été accusées de voies de fait contre leurs enfants simplement parce qu’elles étaient seules à les éduquer. Dans la logique du judiciaire, une voie de fait ne demande pas nécessairement un geste (claque); cela peut être une simple élévation de la voix, une menace faite dans un moment de colère. Laissé au seul corps policier le soin de juger d’une situation familiale avec une grille d’analyse désincarnée m’a toujours semblé dans la plupart des cas comme une orientation dangereuse. Lorsque l’appareil policier et judiciaire s’emparent de l’affaire, tout ce qui relève du savoir sociologique de la violence familiale est évacué.

    Je sais que cette solution peut être satisfaisante pour 10% des cas, mais elle est la source de bien des souffrances chez les autres 90 %.

    Il ne faut pas se leurrer ce sont les classes pauvres et marginalisées qui sont en grande majorité soumises à cette criminalisation. On peut bien mentionner que des femmes ou enfants des classes aisées vivent de la violence mais dans les faits, ce sont les classes laborieuses qui vivent sous cette menace. Il est intéressant de voir l’État mettre en place des solution de tolérance zéro (ce capital politique qu’il se crée lui donne l’allure d’un État protecteur) tout en lui permettant d’échapper à des questions plus engageantes: comment agir sur la corrélation évidente entre pauvreté et violence ?

    Sur le plan de la violence familiale, l’approche du docteur Julien dans Hochelaga-Maisonneuve avec des familles à problèmes multiples m’apparaît beaucoup plus désirable et efficace. Le docteur Julien ne recherche pas de coupables, semble peu à l’aise avec cette idée que dénoncer, c’est aider. Il soutient que son approche, plus prudente et lente, permet de vrais changements à l’intérieur des familles marginalisées. La DPJ, aujourd’hui, se nourrit de plus de 1 milliard de dollars et son efficacité reste à être prouvée. Pourquoi ne pas aider des projets centrés sur les familles et leur situation économique précaire tout en réservant à l’appareil policier et judiciaire les cas de violence physique clairement établi ?

    Ce commentaire ne veut surtout pas « banaliser » la violence familiale, il se veut un ajout à ce débat sur les solutions à mettre de l’avant et à montrer les dérives de protocoles d’intervention judiciaires laissés à eux-mêmes.

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