10 décembre 2004 18h28 · Andrée Proulx
Il y a de ces moments où une explication rationnelle vient détruire ce que notre imagination avait ébauché. D'autres fois, l'intrigue demeure inexpliquée. Le plus fascinant dans ces instants de doute c'est l'impression qu'une trève magique s'installe et s'empare de nos réflexes usuels. Sollicité par les sens, le corps s'immobilise, le regard se déplace, l'ordre des choses s'évapore et le temps se suspend.
Un peu comme le petit Marcel dans La recherche qui observait à l'horizon, du train (ou était-ce du coche ?) où il prenait place pour se rendre chez tante Léonie, les hautes flèches du clocher de Combray (ou était-ce Martinville ?) ces lignes remuantes au soleil et fuyantes au crépuscule «comme une sorte d'écorce se déchirant et qu'un peu de ce qui m'était caché m'apparut».
J'ai vécu un tel moment d'intemporalité cet automne en me rendant moi-même à Illiers-Combray en ces lieux d'aubépines et de madeleines. J'y ai vu, du train qui filait à travers la Beauce, les mêmes flèches et tous les phénomènes que ne s'expliquait pas l'enfant mais dont il cherchait à découvrir le sens caché. Une lanterne magique offerte pour le distraire de son inquiétude à l'heure du coucher et qui, grâce aux reflets projetés sur une poignée de porte en verre et sur les draperies rouges de sa chambre, se transformait en aventure.
Dans cette maison où Marcel Proust reprend le fil de ses souvenirs pour entretenir le rêve et mieux se comprendre, les objets nous rappellent l'intemporalité du regard.
Monsieur Proulx, ne déplacez pas votre cabanon, peut-être y reviendrez-vous un jour de grande tristesse pour y découvrir une part de vous-même.