La voie monstrueuse de Frank Einstein…

7 avril 2013 12h41 · Alain Fortaich

À propos l'article Voir Mon Dieu, qu’avons-nous fait?

Quelle mise en scène remarquable que nous offre Jean Leclerc dans cette production monstre!  Le décor et ses changements, la musique et son enrobage, les costumes, jusqu’à l’éclairage, tout concours dans ce Frankenstein à séduire le spectateur.  Il se laisse prendre au jeu : certaines spectatrices pleureront, émues par le jeu des comédiens, tandis que les hommes dissimuleront un pincement au cœur.  Je ne serais guère étonné d’apprendre que cette pièce-ci, chez la clientèle enfantine et adolescente, a été le déclic d’une passion pour le théâtre.  Effectivement, elle a dû être ébahie par la beauté de la scène et se sentir interpellée par le jeu, un tantinet caricatural, des acteurs.

J’ai eu du plaisir.  Je ne saurais le nier.  Frankenstein.  Un classique de mon enfance (1).  Mary Shelley, un classique de la littérature (2).  Précurseur des grandes œuvres de la science-fiction.  Dont le discours prophétique laisse songeur.  Et  ce nom  qui par l’ajout d’une timide lettre, qui pourtant se tient bien droite et tient haute la tête, est-il annonciateur de l’avenir s’il se transforme en Frank Einstein, donc prémonitoire ce nom qui nous propulse dans le vingtième siècle d’un des savants qui a métamorphosé notre compréhension du monde?  Mais voilà où le bât blesse, me blesse.  Quoique l’adaptation de Nick Dear, respectueuse en cela du roman, nous permet d’accéder à l’intimité du monstre en lui donnant la parole et lui octroie, conséquemment, une conscience qui justifie ses actes, hélas, celle-ci se résume bêtement à une sentence de l’ancien testament : œil pour œil dent pour dent.  Si cette adaptation donc, a pour but de donner un jugement philosophique au monstre, il enlève par contre celui du spectateur qui devient paresseux, ne s’interrogeant plus sur les questions éthiques du bien et du mal, la croyance en Dieu, l’imputabilité des actions etc..  Bref, on perçoit aisément le paradoxe de cette œuvre : malgré un aspect visionnaire évident qui nous projette vers le futur, les réflexions qu’elle dégage demeurent garantes d’une pensée passéiste et malheureusement stérile.

Dans cette traduction de Maryse Werda  quoique je déplore l’abandon de la richesse poétique du roman dont mon enfant, suite à sa lecture, m’avait confié : maintenant, je sais ce que c’est la littérature, je me réjouis, cependant, qu’elle ait choisi un langage vernaculaire (des pétaques!).  Grand bien nous fasse que le metteur en scène ait choisi l’accent des personnages en fonction des lieux habités.  C’est novateur.  Mais afin de poursuivre dans cette voie,  j’aurais apprécié plus d’audace, et c’est en ce moment même où le délire accapare mon esprit que la folie du docteur triture mon crâne partiellement décervelé.  Pourquoi ne pas adapter les lieux au Québec, par exemple, quittant la Gaspésie et son langage chantant pour se rendre à l’île d’Anticosti puis fuir, fuir vers le grand nord?  Et pourquoi ne pas dépoussiérer ce mythe devenu tellement réel, en l’actualisant : nous parler de l’adn, de génome, en nous faisant entrer dans un laboratoire avec fioles, bassin, tubes, drain, table métallique et scalpel et tout l’appareil et tout l’accessoire médical; partir d’une morula et après maints croisements génétiques, la faire croître.  Absurde! me direz-vous et je vous donne raison.  Il y a des limites à dénaturer l’Œuvre, ni de dieu ni de diable mais d’une montre sacrée de la littérature.

1) http://www.youtube.com/watch?v=v5FtI472Q6I

2) http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Frankenstein.1831.inside-cover.jpg

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