Norm, le voisin d’en face…

3 avril 2013 18h24 · Alain Fortaich

Pour taire le chagrin arctique qui s’est enseveli en lui, il trace des lettres dans sa tête.  Il quitte le théâtre, il sort de la salle.  La rue l’accueille avec son tintamarre, le confronte au tumulte qui l’habite.  Il marche dans la foule et cela lui fait songer à ce qu’une collègue lui disait, qu’il ressemble au personnage d’un chanson qui s’appelait, du moins cette phrase était répétée dans la chanson L’Homme de la rue : un homme que personne ne voit, qui passe inaperçu où qu’il soit, quoiqu’il fasse il n’attire aucun regard.  C’est comme s’il était invisible.  Percuté par les autres sans causer la moindre onde de choc.  Il marche et il a ce genre de réflexion,  comme si être Avec Norm durant plus d’une heure trente l’avait fragilisé.   Il marche, évidé de surcroit, par le fait de n’être rien.  C’est qu’il est là, comme les autres, à se dire que l’on est peu, on vaut peu pour les autres s’ils ne nous connaissent ni d’Ève ni d’Adam.  C’est attristant.  Attristant de penser que la vie peut-être autre chose que de se lever, de se nourir, de travailler, d’aimer, de s’ennuyer, de dormir.  Car tous ces gestes du quotidien sont font partie de la vie et sont une partie de notre vie.

En fait, même pour cette conjointe qu’il aime, se plait-il à affirmer, depuis toujours, du moins, pour lui c’est sa conjointe depuis toujours tandis que pour elle, cela diffère.  Elle, elle a eu un, puis deux, puis un autre et d’autres amants et plusieurs encore avant lui car c’est une féministe et elle est émancipée, de son temps et d’un autre temps tandis que lui, eh bien, c’est plutôt un handicapé affectif;  il est demeuré dans cette innocence d’un seul amour.  Ce romantique, lorsqu’il entre chez lui, en face de chez Norm, eh bien, lorsqu’il entre chez lui et qu’elle dort, il tente de ne pas l’éveiller.  Il se dévêt dans l’obscurité, se perd de vue un peu lui-même puis, il se couche.  Il se blottit contre un taie d’oreiller jusqu’à ce que cela le prenne; la fulgurante douleur d’être pour les autres et pour lui même un étranger qu’il ose à peine aborder.

Mais avec Norm, c’est pas pareil.  Il fait le pitre, il n’a pas de souci.  Je marche et Norm m’accompagne avec ses lunettes épaisses comme le fond d’une bouteille.  Son sourire niais, son innocence et son amour de chiot qui ne demande qu’à être cajolé.  On marche, on est là comme tous ceux que l’on croisent; ça ne se voit pas lorsque l’on ne nous regarde pas, que l’on est peu digne d’intérêt.  Vraiment, devant les autres, on est peu.  On appartient à un autre monde, à celui qui indiffère ou qui dérange, c’est selon.

Je marche.  Norm m’a quitté.  Je l’ai laissé sur le pas de sa porte.  Je songe à ma soirée, à la pièce de théatre et à la sensibilité de son auteur, Serge Boucher.  À Benoît McGinnis dont le remarquable talent me sidère.  Tantôt roi mourant, le revoilà sitôt convaincant dans un rôle de handicapé mental, dont tous profitent, que tous arnaquent et abusent, avec ses mimiques qui confrontent la réalité, ses rires nerveux qui tintent avec justesse.  Est-ce par un insuffisance de vie q’un individu devient comédien, par détestation de sa propre vie, de la croyance de son échec, qu’il souhaite conséquemment être les autres sauf lui-même?  Est-ce une fuite face à la douleur, à son incapacité à l’invalider?  Est-ce pour un besoin d’amour qu’un comédien veut-être tous les autres, s’approprier leur vie, l’engouffrer comme un ogre,  vie dont il se croit être dépourvu?

Je ferme la porte derrière moi.  Norm rira seul dans son lit, heureux d’être de retour dans son petit mais réconfortant appartement.  Quant à moi, j’ai l’ère glaciaire dans le coeur.

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