L’alphabet du corps

19 janvier 2013 10h42 · Alain Fortaich

Chez l’assistance, l’atmosphère à la fois calme, silencieuse voire lourde de gravité détonne.  On se croirait à l’église, sans la couleur des vitraux; enrobé par la chaleur du bois de chêne des bancs, des parements, du confessionnal à la fenêtre sculptée.

Elle apparaît sur la scène nue, cintrée d’un cadre de lumière.   Chemise blanche, pantalon noir.  Elle balaie du regard la salle, inquisitrice, elle observe le public.   Une seconde, deux, dix puis trente et cinquante et une minute.  Par cette attente, elle crée l’avidité chez les spectateurs qui dès lors sont aux aguets d’un premier mouvement.  Un murmure rompt le temps.  Un geste en déclin : une main violemment tombe.

Ainsi en trois temps Lisbeth Gruwez nous offre Its going to get worse.  En trois temps.  Premier tableau : naissance d’un langage  syllabique, de mouvements étonnament rapides et brefs : salut de prêcheur, élévation hitlérienne.  Ludique d’emblée, je songe par conséquent à l’interprétation de Chaplin dans Le Dictateur.  Second tableau : à la Napoléon les vêtements.  Le mot existe, délié par les gestes.  La chorégraphe invente des phrases, joue avec le code de la langue : un mot tel geste, autre mot tel, geste tel mot tel geste.  Son visage parfois se crispe.  Tableau final : le langage s’est approprié le corps; il discourt.  Un langage comme assourdi, détenu dans la chair souffrante, prise de spasmes.  Debout et si fragile, la danseuse nous dévoile la part sombre qui l’habite.  Devant elle, au sol, un squelette d’ombre hâlé d’un paletot d’embonpoint puis là derrière tout contre elle, à l’écart comme il se doit, effacé quoique présent comme un conseiller, un généralissime courtaud et pâlot, rampant devant le pouvoir, se confond au plancher.  Le langage s’évacue du corps, le libère, l’affranchit de sa lourdeur.  Ainsi, éthéré, la joie dessine ses traits sur le visage de Lisbeth.

Dans l’assistance, l’atmosphère à la fois calme et silencieuse voire recueilli détonne.  On se croirait à l’école un jour d’élection, dans un gymnase déshabillé de la couleur des dessins d’enfants; nous citoyen X, bien aligné en silence, sachant qu’il y a tant d’appelé mais peu d’Élu, refroidit par ces murs blanchits, des parements sans relief de l’isoloir au mur cartonné.  Nous de l’assistance marchons l’un derrière l’autre, les yeux emplis de mots, certains de rêves, persuadés que ce qui vient de se produire sur scène est grand.

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