Petite étude et contrepêteries

22 septembre 2012 19h16 · Alain Fortaich

D’emblée, il faudrait s’entendre afin de définir de quelle proposition artistique dont il s’agit : théâtre ou bien danse, mise en scène ou chorégraphie?  Tandis que pour Brigitte Haentjens, Ta douleur est une forme de théâtre, en ce qui concerne Francis Ducharme, il perçoit ce spectacle plutôt comme de la danse(1).  Afin d’élucider la typologie de cet objet artistique, nous faut-il soupçonner que tout déplacement du corps est une chorégraphie?  Ainsi, un froncement de sourcil serait une lettre tout comme la main qui se défroisse.  L’un et l’autre gestes assemblés serait une syllable et un mouvement serait une phrase.  Nécessairement, l’ensemble serait le texte chorégraphique.   Inévitablement, le corps dans son moindre fonctionnement, perceptible ou non, est une danse : une ode à la vie.   Théâtre ou danse?  Toute chorégraphie est une mise en scène.  Et une mise en scène, c’est fabriquer du faux.  Dès lors, on conçoit des gestes factices; des gestes qui imitent ceux du quotidien.  La danse de la vie se replie en elle-même, se confine  alors parce que contrainte à ces mouvements involontaires qui, sur une base chambranlante, veulent énoncer la vérité du quotidien.  Alors, théâtre ou danse?  Peu nous importe, du moment que nous avons le sentiment de percevoir un soupçon d’authenticité dans cette démarche.

La scène est dépouillée, soumis à un éclairage mimant un stroboscope.  Les effets cinématiques ainsi obtenus permettent non seulement les changements de scènes au cours desquels ont lieu les inversions de rôles des comédiens, la modification de leur jeu, de leur position, voire de leur rictus mais surtout, par cet aspect syncopé, détaillent parfois un geste et son émotion, dans un instant spécifique, qui s’imprégnent conséquemment comme un cliché photographique.  Ainsi, si au premier tableau, il faut mimer l’émotion de la douleur, au féminin avec Anne Le Beau puis au masculin avec Ducharme, s’ensuivent conséquemment de très brefs scènes représentants la douleur physique (larmes, corps crispé ou bouche ouverte), jusqu’à ce qu’elles s’élaborent afin de révéler non plus les symptômes mais les causes de la douleur : indifférence de l’autre, le mésamour, la vieillesse, la solitude etc.

En sourdine, je ne puis m’empêcher de songer au plus récent récit de la metteure en scène : Une femme comblée (2) que le chroniqueur du Voir, Dominic Tardif, résume ainsi :  »Le cœur et le corps, cette insondable machine désirante, ont leurs raisons que la raison doit parfois endiguer dans la douleur. » 

Vraiment, en sourdine je songe à ce genre de douleur.   À cette douleur que fait le corps-rompu, voire mutilé par le regard indifférent du partenaire désamoureux.  Je songe à cette douleur et puis établir ce lien entre les mots du récit et les gestes syncopés de la danseuse, arrêtés dans leur désir, immobilisés dans un mouvement devenu inutile puisque vain.

Ainsi va de la douleur et de son étude étymologique, de ses déclinaisons en fait; ce qu’elle est et ce qui la cause.

1) http://www.radio-canada.ca/emissions/plus_on_est_de_fous_plus_on_lit/2012-2013/chronique.asp?idChronique=244008

2) http://voir.ca/livres/2012/03/22/brigitte-haentjens-une-femme-comblee/

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  • Normand Parisien 23 septembre 2012 · 11h28

    Théâtre ou danse? J’ai l’impression qu’ils s’amusent à jouer avec les mots. «Ta douleur», comme tous les spectacles, devait viser à toucher le public, ce qui n’a malheureusement pas été mon cas. Je préfère considérer ce spectacle comme de la danse, car le peu de textes en aurait fait un flop théâtral. Il n’y avait pas de stroboscope dans ce spectacle, mais plutôt un effet d’éclairage qui simulait une stroboscopie au ralentie : ces stroboscopes causent une fatigue oculaire désagréable. Je suis resté distant face au spectacle, car ces duos avec affrontements ne viennent pas me chercher. «Duels/ Cas Public» et «Ta douleur/Danse-Cité» étaient semblables sur de nombreux points et si j’avais à les évaluer, ils ne dépasseraient pas cette cote : **½.

    • Alain Fortaich 23 septembre 2012 · 23h41

      Effectivement Normand, théâtre ou danse, il s’agit de jouer, d’un jeu d’où l’intitulé de mon texte : étude. J’aurais pu aussi l’appeler Analyse de la douleur.

      J’abonde avec votre commentaire : les spectacles devraient viser le public. En ce qui concerne Ta douleur, eh bien, l’accueil fut chaleureux lors de la représentation à laquelle j’assistais quoique mes voisines consultaient l’heure fréquemment. Bref, ce spectacle ne fera pas l’unanimité. Certains auraient probablement souhaité plus de théâtralité, d’autres plus de pas dansés. Haentjens nous offrait un spectacle mixte, à la frontière de l’un ou de l’autre, cotoyant presque la façon de faire du metteur en scène minimaliste Jérémie Niel.

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