3 août 2012 18h19 · Alain Fortaich
À propos l'article Voir L'art de l'impossible
Dans la salle, entremêlés, les gens aux parures diamantées et or poli ainsi que les estivants, chaussures tennis sans bas, t-shirt et bermuda, s’attendent-ils au même spectacle? Ceux-ci s’inquiètent-ils que ceux-là applaudissent arbitrairement durant la représentation en cours mis face à la grave et étonnante performance d’un Joseph Rouleau? Levé de rideau. Avant de ranger le programme, je m’enquiers de l’auteur du livret : Meredith Oakes. Abandon de réserve.
Acte 1. L’esprit tait ses inquiétudes face à cette scène demi circulaire qui représente une ville. Sur le devant de la scène, un navire. La tempête, les flots comme un suaire bleu, le tumulte. Un homme à la mer! Sombrer. Sombrer par le faste du décor : ces poulies, ces cordages, cette grotte. Sombrer dans cette histoire sous-titrée : Prospéro (le baryton Rod Gilfry) et sa fille Miranda (la mezza-soprano Julie Boulianne) extradés sur une île aux propriétés magiques qui s’apparente au Songe d’une nuit d’été (1); Prospéro qui commande à l’esprit Ariel (la soprano Audrey Luna) et tient sous son emprise la bête Caliban (le ténor Frédéric Antoun); Prospéro qui n’a qu’un dessein : se venger de ceux qui l’ont voulu mort. Par conséquent, il ordonne à Ariel de lui amener le fils de son ennemi, le prince Ferdinand (le ténor Antonio Figueroa).
Acte 2. Des naufragés errent sur l’île. Miranda et le prince se rencontrent et s’éprennent. Que peut donc la magie face à l’amour? Nenni. Le metteur en scène, par esprit critique ou par ironie nous offre une fin digne d’une publicité d’agence de voyage : main dans la main, les amoureux se dirigent vers l’arrière-scène où le soleil se mêle à la mer tandis que le sable blond attend leur corps imparfait pour le(s) (ré)unir.
Acte 3. Prospéro renonce à sa magie. Fait la paix avec ses ennemies. Les amoureux se marient. Le roi annonce l’union de Naples et Milan. Caliban est abandonné sur l’île.
D’un acte à l’autre, le metteur en scène Robert Lepage déploie son génie. Les chanteurs ont un rôle actifs, leur théatralité étant requise plus qu’à l’habitude dans l’opéra. Lepage use de maints stratèges pour nous envoûter : toile, maquette, passerelle, échafaud mordoré d’ombre et de lumière, reflet des eaux,; bien sûr ces déplacements de décor, instituant le passage du temps ainsi que la troisième dimension, l’usage multiple des accessoires (un lustre devenant la parure monstrueuse d’Ariel), les ombres, les portées, les projections. Bref, il nous offre un festin pour les yeux.
La contemporanéité de l’oeuvre de Thomas Adès, à la direction musicale, est inéluctable (hormis durant l’acte 3 qui coule de source!). En effet, la ligne mélodique est plutôt brisée, alliant phrasé, phonèmes musicaux, rythme syncopé qui ne sont pas sans rappeler, à l’occasion, le Pierrot lunaire de Schonberg (2). Outre la musique, l’opéra c’est aussi, et probablement surtout, la Voix. Par conséquent, sombrer par le ton de la soprano Audrey Luna qui nous offre une performance hallucinante, voire extraordinaire, liant mots, sons aux gestes acrobatiques qui l’amènent vers des hauteurs vertigineuses.
De l’acrobatie, on retiendra d’ailleurs les costumes. L’avant-gardiste Kym Barrett qui oeuvre surtout pour le cinéma (on lui doit, par exemple, les costumes de la trilogie La matrice, Eragon etc.), vêt les esprits d’un juste au corps colorés et épousant les formes, qui s’apparentent à ceux en usage au cirque du soleil. Par ailleurs, du cirque l’on dérive vers la danse : quelques mouvements singuliers et dansés émergent de l’ensemble, sans doute l’oeuvre de la chorégraphe de Vancouver Crystal Pite, qui présentera d’ailleurs à l’Agora de la danse en octobre sa version de La Tempête : »The Tempest Replica, où elle se plonge dans l’univers de Shakespeare » (Voir).
1)http://www.inlibroveritas.net/lire/oeuvre11632.html
2) http://www.youtube.com/watch?feature=fvwp&v=KsIATAaR-X0&NR=1