Mi gale mi blessure

8 juin 2012 11h37 · Alain Fortaich

Je conclus que le spectacle de Nicolas Cantin est conçu afin de créer un malaise chez le spectateur.  En effet, dès qu’il franchit l’enceinte de la salle, il est aveuglé par l’intensité très élevée d’un projecteur dirigé vers l’assistance.    De surcroît, un bruit strident dont l’intensité sonore augmente ébranle sa sensibilité.   Il se sent agressé.  Dès lors, le spectateur doit mettre en branle les mécanismes de l’adaptation s’il veut survivre : certains ont opté pour les lunettes soleil, d’autres plissent les paupières ou d’une main juchée au-dessus de l’arcade sourcillière, la tête avachie comme s’il dormait, apaise un peu le regard par cette ombre factice.   Voilà.  Quelques minutes suffisent pour comprendre les intentions du metteur en scène.  La démarche, le but restent à évaluer.

Une scène presque nue.  Julien Thibeault attise la convoitise des regards.  Quelques accessoires.  Comme dans un jeu de scrabble les danseurs assemblent un mot qui introduit une scénette :  rule, slug (limace), brûlé, rat.  D’un rythme lent, qui n’est pas sans rappeler le travail de Jérémie Niels, les danseurs s’animent.  Danse minimaliste.  Regarder le visage qui s’embrume, qui détaille ses émotions.  La violence des mots, d’abord doux quoique manipulateur, de Peter James : « Say I love you » then « fuck me, fuck me fuck all my family » etc. mue en agression physique.  « We are the army of gods » scande Gabrielle Côté, bras levé, un salut militaire controversé.  Tantôt, elle créera cette image magnifique pourtant : un masque de mains sur son visage.  Coup de feu.  Odeur persistante de brûlé dans la salle.  Musique arabisante.  La danse.  Le joli ventre que voilà.  Avillissement.  Asservissement.  Ashlea Watkin,  vulnérable dans sa mi nudité.

Aveuglé par le projecteur, l’assistance voit les danseurs disparaître derrière ce voile lumineux.  « Alors, est-ce que l’on commence ? » dit James en anglais, comme si cette dernière heure n’eut été qu’une recherche formelle, stylistique.

Ma conclusion introduit un constat, une réflexion du moins.  Les artistes sont-ils en quête d’un renouveau artistique ou est-ce ce sempiternel questionnement qui ressurgit, cette prise de conscience, amenée par les mouvements sociaux, qui les motive à transformer les univers artistiques que leurs maîtres leurs ont transmis afin de l’adapter à leur réalité, à leur pouvoir d’évocation ?  Car il m’apparait,  comme dans le courant des années 1960 en arts, poésie etc. que de multiples spectacles sont engoncés dans la métalangue.  Les artistes de la nouvelle vague, entraînés par le work-in-progress de Robert Lepage,  Mouawad interrompant (puis relançant), par la sonnerie d’un cellulaire, La Mouette de Tchékov,  St-Pierre, Gravel qui  n’hésitent pas à interrompre le cours de la représentation afin de questionner le rôle de l’État dans la culture.   Les digressions et adresses aux spectateurs, de Demers, Schwartz et Cantin,  fracture la linéarité de la représentation et cause une rupture d’attention chez le spectateurs.   Motus, Mladinsko theatre et Mokhallad Rasem, outre qu’ils romprent les conventions théâtrales en franchissant le quatrième mur, questionnent, quant à eux, l’implication socio-politique des artistes et n’hésitent pas à interpeller le public afin qu’il prenne position.  

Sommes-nous rendus à une rupture?  Cette remise en question de la représentation lors de la représentation encourt-elle le risque de perdre ses spectateurs même si présentement, cela est présenté plutôt par un aspect ludique?  Est-ce un vain questionnement ou une nécessité artistique vouée à la stérilité?  Il ne faut pas chercher, semble-t-il,  Picasso  affirmait : je ne cherche pas, je trouve!

 

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Alain Fortaich

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