L’opéra du pauvre

20 février 2012 12h48 · Alain Fortaich

À propos l'article Voir Le monde disloqué

J’entre à l’Usine C, après le boulot disait l’inventif slogan l’an passé.  Je m’inquiète.  En sommes-nous rendu là?   La culture est-elle si pauvre que ses artisans doivent officier à d’autres titres que ceux pour lesquels on les connaît?   

La metteure en scène s’affaire derrière le comptoir de la billetterie.  Bonjour. Réservation.  Signer ici.  Merci.  Bon spectacle.  Le public ne la reconnaît pas; si c’était le cas, c’est à elle qu’il  demanderait une signature et sur le programme s’il-vous-plait, oui, c’est cela,  pour ma femme, comme elle vous adore, si vous saviez madame Latraverse…  Le public la connaît peu mais, dans tout au plus dix minutes, la magie du théâtre opérera pour bien plus que quatre sous et elle se dévoilera dans une autre de ses épurées mises en scène.  Il s’assoie.   Raconte à sa femme qu’il a rencontré la grande Louise puis qu’elle lui a même dédicacé le programme, pour elle qui l’a adorée dans les Belles-Soeurs.  Elle regarde.  Mais.  Tu plaisantes.  C’est qui ça Brigitte Ha, Hae,  Haentjens

La scène donc.  Pentue.  Décor minimaliste qui se transformera au gré des scènes : magasin, maison, chambres, échafaud.  En fait, une aire sur laquelle repose les musiciens.  Quelques accessoires dont disposent, que disposent et retirent les comédiens, danseurs ou chanteurs.   La Complainte de Mackie envahit la salle.   Elle chante mais, puisse-t-elle me pardonner, malgré son interprétation juste j’ai en tête mais, par quel sortilège puisque c’est bien loin de ma naissance, 1956,  l’interprétation de Pia Colombo (1), de sa voix à la croisée de Piaf et de Greco.  Une vague de comédiens envahi la scène presque sitôt rappelée par les coulisses. 

Annoncés comme dans les cabarets par un maître de cérémonie : scène 1 et résumé, des tableaux magnifiques s’enchainent, captent l’attention de l’assistance.  Certains, dont celui des prostituées dans leur antre, sont d’une esthétique dignes des grands peintres.  La metteure en scène y va d’un jeu ample. caricaturale, burlesque, un tantinet ubuesque quoiqu’elle n’hésite pas à confronter, cela lui est cher, le comédien aux spectateurs; tout comme elle sollicite la participation de leur imagination afin de parfaire les décors.  Du jeu à la chanson, tout est orchestré à la mesure du métronome.  Pas de temps mort.  Pause.  Blanche, double croche,  pas d’anicroche.  Vraiment, voilà une fresque réussie de la basse-ville.   

La basse-ville, Jean-Marc Dalpé la cerne par son adaptation, plus que par sa traduction, de l’Opéra de quat’ sous.  On voit pas rien que la rue, on voit son histoire : ses mendiants (Francis Ducharme, Eve Pressault etc.), son shylock (Jacques Girard Kathleen Fortin), le souteneur (Sébastien Ricard) et ses prostitués (Marika Lhoumeau, Céline Bonnier etc).  On y voit aussi l’Histoire, cette fameuse visite de la reine en 1939, la confrontation politique.  L’opéra, on l’entend dans son parlé typiquement québécois; on se reconnaît donc, on s’identifie aisément.  Et on aime sans s’efforcer d’adorer.  On apprécie, que l’on soit debout ou bien légèrement redressé sur notre banc, soulevé par la vague d’applaudissement,  on apprécie vraiment.

La salle est presque déserte.  Je jette un coup d’oeil par dessus mon épaule.   Je m’assure que la metteure en scène ne circule pas entre les rangées afin de récupérer les programmes jetés sur le sol, délaissés sous les sièges, qu’elle n’ait pas enfilé des gants verts afin de ramasser papier-mouchoir et emballage de friandises.  Elle n’y est pas.  Ça me rassure, un peu, sur l’état financier de notre culture.

(1) Pia Colombo  (http://www.youtube.com/watch?v=EELNsc_HiUk )

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