5 février 2012 11h44 · Alain Fortaich
À propos l'article Voir Un doublé pour un quart de siècle
Scène nue, presque; qu’un carré de papier-miroir sur le sol. Clair-obscur. Pénombre. Lumière crue. Obscurité totale. Jean Jauvin poétise l’éclairage; fait vivre un corps : clair-sculpture. Quant à Ludovic Goyer, à la musique et à l’environnement sonore, il nous mène des sphères éthérées du ciel jusqu’au brouhaha haletant de la vie moderne, des cliquetis incessants et répétitifs des machines.
Musique hypnotique et clair-obscur donc. Vers. Ce n’est pas piqué de. Redécouvrir le corps par ses ombres, par la lumière qu’il capte, par le revêtement du plancher qui le reflète et crée un double et multiplie les formes. Jean-Sébastien Lourdais : une sculpture pétrie de chair et d’os, par leur torsion des formes inégalées. Danse, au préalable minimaliste puisque lentement un doigt bouge puis la main, le bras désaxé, le corps pivote sans cesse plaqué contre le plancher par la gravité. Le corps tordu comme souffrant, j’imagine ainsi la passion du christ, le corps tentant de se libérer de l’étreinte du sol comme s’il criait vers l’azur »lama sabachtani, pourquoi m’as-tu abandonné?”. Changement du registre dansé. Un monolithe lumineux fend la scène du plancher jusqu’au plafond. Le corps en lutte, à genoux, assis, déséquilibré constamment mais se ressaisissant, sans choir. Le corps convulsif, le corps en fait s’émancipant, quittant son animalité afin de parvenir à une position verticale. Station verticale; le premier pas vers le devenir humain. Vers, c’est le corps tel qu’on l’a jamais vu.
Trois peaux, en seconde partie, explore aussi ce passage de l’animalité à l’hommelité. Musiqué par Ludovic Goyer, celui-ci n’hésite pas à intervenir au cours de la chorégraphie non en tant que figurant mais bien en participant, par sa théâtralité, à la mise en scène de la chorégraphie. La musique devient ainsi plus discrète, plus techno et Goyer fait, dès lors, appel à des interventions sonores.
Simiesque par son attitude, par ses cris, Frédéric Marier épouse avec brio la gestuelle de Lourdais : torsion, dislocation, déséquilibre. Il y ajoute la caricature du visage des hommes préhistoriques: lèvres bombées, retroussées. Quant à ces compagnes, Annik Hamel et Rachel Harris, elles nous offrent tantôt un solo mais surtout ce duo mémorable; enchassée l’une à l’autre, comme une cellule, elles luttent afin de se séparer, de se diviser. Afin de poursuivre l’analogie biblique, c’est comme si l’on assistait à la naissance d’Ève (qui est aussi celle de l’humanité). Magnifique duo donc dans lequel l’on redécouvre l’architecture sculpturale et l’esthétisme du corps; le langage propre et intime d’un chorégraphe qui se distingue, de Jean-Sébastien Lourdais.