16 janvier 2012 19h52 · Alain Fortaich
À propos l'article Voir Le Grand Cahier: une tournée à travers la province
Tout autour, sur la rue, des gamins habillés en soldats. Et quelques gamines, aussi, qui revendiquent de jouer à la guerre. Ils marchent au pas et leur cadence m’accompagne : soudainement, c’est comme s’ils m’escortaient, moi, l’estrange coiffé d’un bonnet de laine trop petit qui, pour quat’ sous, chanterait l’une des tristes ballades du soldat Lebrun : chers québécois gardez votre courage si un jour vous êtes appelés…
Catherine Vidal, avec cette adaptation du Grand Cahier d’Agota Kristof, résume habilement le roman et parvient surtout à recréer son univers singulier en travaillant à partir de trois thématiques chères à l’auteure : l’écriture, la sexualité et évidemment la guerre : ce spectacle de la cruauté.
Ainsi, par le subterfuge de sa mise en scène inventive, qui explore et explose l’espace (une caisse devenant une table vue du dessus par exemple) fait dériver le sens des objets (un barreau de chaise et une pomme de terre devenant grand-mère) et use, comme d’une argile malléable, des comédiens qui endossent tant les rôles masculins que féminins, Vidal nous contraint à nous enfoncer dans ce monde chaotique : des jumeaux qui se frappent ou se disent des mots tendres afin de se désensibiliser de l’humanité, au curé un brin pédophile qui abuse de la voisine, à cette même voisine qui, assoiffée d’amour, s’accouple à un chien ou à un régiment, de la bonne du curé qui abuse des jumeaux ou à l’officier qui leur exige qu’ils urinent sur lui, tout dans ce monde est enlaidi par la perversion.
L’interprétation de Renaud Lacelle-Bourdon et de Olivier Morin est sublime. D’emblée, on sait qu’ils ne personnifieront pas mais qu’ils raconteront et conteront ce drame de la vie des jumeaux. En effet, nécessairement un brin caricatural, ils transmetteront efficacement le texte : d’un geste, ils se transforment d’un personnage à l’autre, tantôt la voix frêle dune fillette s’accompagne du regard qui louche, à la voix rauque de la grand-mère est assorti le frottement du coude etc.
Dans la salle m’entourent tout un régiment : le profil guerrier de ces quelques cadettes aussi, cheveux blonds, cheveux bruns maintenus par un élastique. Elles ne connaissent de la guerre que des mots et des jeux. Mimer la mort, miser l’amour peut rompre le mauvais sort…