18 décembre 2011 8h59 · Alain Fortaich
À propos l'article Voir Méchante table d'hôte
Le Cycle de la boucherie du chorégraphe/metteur en scène Dave St-Pierre est un spectacle à voir pour quiconque souhaite s’initier à son travail car c’est comme s’il portait un regard sur l’ensemble de son oeuvre et qu’il créait un condensé de ses recherches tant formelles que narratives, dévoilant conséquemment son parcours évolutif car tout se déploie, tout mue, tout crie, tout vie ou meurt dans cette hécatombe charnelle.
La représentation débute alors même que l’assistance prend place. En guise d’introduction, des cris érotiques accueillent le public. Assis parmi les gens, chahutant, dérangeant, le chorégraphe les interpelle d’abord de la salle. Puis citant le philosophe Gaston Bachelard, il les informe qu’il sera dans l’excès.
Le premier tableau débute. Parodiant de façon sarcastique, drôle et inévitablement provoquante l’émission En audition avec Simon il présente ses danseurs(ses), comédienne. Le ton est donné. Il quitte alors la salle afin de s’installer aux abords de la scène, intervenant à l’occasion à titre de technicien, n’interagissant plus avec le public jusqu’à ce qu’il dénonce le statut de l’artiste et la déplaisante nécessité d’être reconnu par des pairs afin d’obtenir des octroies gouvernementaux.
St-Pierre utilise cette fois-ci le mode du tableau chorale, alternant par conséquent, d’une scène à l’autre afin de mettre en parallèle le symbolisme de la consommation de la chair/économique mais surtout d’établir un crescendo afin de mettre en scène les fondements archétypaux de la sexualité : s’énamourer, c’est le désir « réfréné » de se nourrir de l’autre. S’accoupler, c’est s’approprier, mettre à mort le partenaire afin de le faire semblable à soi. Donc, sans ambage, il exprime cette nécrophagie sexuelle. Ainsi, Gaétan Nadeau est d’un superbe pathétique dans son interprétation du clown Ronald, mort d’une crise du coeur, que chevauche, exprimé lors d’ un inventif tableau, une Marie-France Marcotte désespérée tandis que, parallèlement mais sans être simultané, la danseuse Sylvia Camarda, mi serpent mi mante cannibale, nous convie à un joyeux festin en s’empiffrant, fourchette et couteau au coeur puis aux fesses, des chairs du danseur Vincent Morelle.
S’il reprend les images de ses spectacles précédents, c’est pour en modifier le sens. Par exemple, dans son spectacle Un peu de tendresse, bordel de merde!, les scéances sous-entendues de masturbation/fellation se réalisent avec un partenaire imaginaire (une perruque). Puis, vient Warning et ses images crûes : ses danseuses, nues, jambes ouvertes, vulves offertes, suppliantes, réclamant le besoin de l’autre en psalmodiant un prends-moi très évocateur à un public intimidé dont certains s’enfantasment. Dans le cycle de la boucherie, nenni : l’amour est onanisme. Et lorsqu’il y a partenaire alors l’autre n’est qu’un accessoire : le dispensateur du plaisir de l’une, contraint désespérément à quêter des mots qui se font pudiques : je t’ai, je t’ai moi, je t’ai me, je t’aime.
Bref, le discours de St-Pierre reste le même quoique ses images évoluent : la lapine innocente de Warning , soudainement, se décuple et est investie de plus d’animalité dans le Cycle : de multiples lapins furetent sur la scène, se cachent, s’accouplent. La récurrence thématique, en fait, nous amenant vers les eaux glauques de l’inconscient du chorégraphe.
Inconscient, St-Pierre, il faut en douter quoiqu’il plonge aisément dans ses eaux noires. De la violence dénonciatrice de la Pornographie des âmes à la mise en abyme d’Un peu de tendresse, du désespoir de Warning à la peur de la mort qu’évoque Moribonds jusqu’au hurlement de What’s next, ses techniques récurrentes nous entraînent vers un discours ambigüe dans lequel se confondent la naissance et la sexualité. En effet, on peut présumer que l’usage fréquent du mouvement de glissement (sur de l’eau, des balles de tennis, du sang, du ketchup ou des pommes etc.) sont à rapprocher du mouvement de fluidité présent lors de la naissance, de l’émancipation/libération du gyron maternel ainsi que dans cette sempiternelle quête du retour à la mère effectué lors du coït : éjecté à la naissance, l’individu s’emploie à la sexualité dans un but permanent : celui du retour au gyron maternel.
Il poursuit sa filiation thématique animalière et il n’y va pas de main leste car elle choque. Si dans What’s next Brigitte Poupart s’accouplait à une carcasse de porc ou à une vache (qu’importe l’animal puisque le sens différe peu : grosse truie, grosse cochonne ou grosse vache), il fait appel dans le Cycle à deux belles de Botéro (Katya Lévesque, Debbie Lynch-White) et crée des images provocantes, d’une dureté inégalée depuis le spectacle La pornographie des âmes au cours duquel il délimitait les parties de gras à raturer, à retirer du corps ample de sa danseuse, quoique cela se confondait au plan de coupe dans les étals de boucher détaillant les parties d’un animal. Donc sur une immense table, ses belles, nues, d’abord aiguichantes se métamorphosent en bête : avec une pomme dans la bouche et en position genoux et mains au sol, croupe levée, elles s’apparentent à un cochon de lait. Le buffet est servi; on peut se gaver, tout gober!
Malgré l’aspect ludique de ses pièces chorégraphiques, son discours critique saille. Ainsi, une tristesse émane de l’Oeuvre. Un constat désolant qui chaque fois me touche et m’émeut, me soutire une larme : ce manque omniprésent de sensibilité amoureuse qu’il décrie; cette hommelité qui paradoxalement nous fait encore vivant sur cette planète.